La maîtrise du monde
par Sébastien Chantrel
Lurano, 1959. Aldo Bonassoli n’est encore qu’un réparateur anonyme qui rafistole des postes de radio en rêvant d’absolu, prisonnier d’un quotidien où l’odeur de l’étain chauffé ne suffit plus à masquer celle de l’échec. C’est sur cette image d’une banalité poignante, au milieu d’un capharnaüm d’électronique, que Sébastien Chantrel choisit d’ouvrir La Maîtrise du monde. Loin des dorures de la République française qui serviront plus tard de décor à cette incroyable mascarade, l’auteur nous plonge d’abord dans la misère poisseuse d’une ambition frustrée. Ici, pas de grandiloquence, mais le bruit métallique d’un fer à souder et la claudication d’un homme qui rêve de toucher les étoiles pour oublier qu’il traîne la patte.
Dès les premières pages, Chantrel installe une atmosphère de clair-obscur, où la réalité se tord sous le poids du fantasme. Ce roman, qui se revendique de la "creative non-fiction", ne se contente pas de relater l’affaire des "Avions Renifleurs", ce scandale d’État qui a secoué la Ve République. Il en dissèque la mécanique intime. L’écriture est visuelle, cinématographique. On ressent la chaleur écrasante du désert d’Almeria, l’humidité glaciale des hangars belges, et surtout, cette tension électrique, presque insoutenable, qui précède chaque mensonge.
La grande force de ce livre réside dans son refus de caricaturer. Là où l’histoire officielle a retenu des escrocs, Chantrel nous présente des hommes. Au centre de ce théâtre d’ombres, le duo formé par Aldo Bonassoli et le comte Alain de Cardenas fonctionne comme un engrenage tragique. Aldo n’est pas un génie du mal ; c’est un bricoleur mélancolique, un "rêveur infirme" qui falsifie des photos polaroïds dans sa chambre d’hôtel avec une boîte d’aquarelle pour qu’on l’aime, pour qu’on le regarde enfin. Face à lui, Alain de Cardenas est une figure de tragédie classique. Aristocrate belge écrasé par l’ombre d’un père méprisant, il ne cherche pas tant la fortune que la rédemption. La dynamique entre ces deux hommes est poignante. Ils s’entraînent l’un l’autre dans une spirale de déni, une "folie à deux" où le mensonge devient la seule vérité supportable.
À travers cette fresque, Chantrel dresse le portrait acide d’une époque — les années 70 — hantée par le spectre de la pénurie. Le choc pétrolier de 1973 n’est pas qu’une toile de fond ; c’est le moteur de l’action. L’auteur montre avec une justesse clinique comment la peur du manque peut faire vaciller la raison d’État. Elf, ce géant aux pieds d’argile, est prêt à tout pour assurer l’indépendance énergétique de la France, quitte à croire en une machine magique capable de "renifler" le pétrole depuis le ciel. Le roman excelle à décrire ce microcosme où la politique, l’industrie et l’occulte s’entremêlent. On y croise des membres de la loge P2, des banquiers du Vatican, et même la figure mystique de Marthe Robin. C’est là une des audaces du livre : montrer comment la foi — qu’elle soit religieuse ou technologique — sert de carburant à l’imposture.
L’intrigue est construite comme un compte à rebours. Chaque démonstration technique est un sommet de suspense. On retient son souffle lorsque Aldo, enfermé dans sa tente ou à bord d’un avion, manipule ses boutons et ses écrans truqués sous le nez des ingénieurs d’Elf. Cependant, il faut reconnaître que la structure du récit connaît quelques baisses de régime. Aux environs des trois quarts du roman, la répétition des cycles "panne technique – doute d’Elf – nouvelle promesse – versement d’argent" finit par créer une certaine lassitude. Si cette redondance reflète la réalité de l’arnaque qui s’est étirée sur plusieurs années, elle alourdit parfois le rythme littéraire.
Malgré ces quelques fragilités, La Maîtrise du monde est une œuvre marquante. Elle ne juge pas ; elle constate les dégâts. La fin du roman, qui nous transporte de la solitude d’Aldo dans sa ferme italienne à l’agonie de Cardenas dans un monastère de Medellín, est d’une tristesse infinie. Ce n’est plus l’histoire d’une escroquerie, mais celle d’un naufrage humain. Sébastien Chantrel signe ici un roman sur la puissance dévastatrice du rêve. Il nous rappelle que les plus grands mensonges ne sont pas ceux que l’on raconte aux autres, mais ceux que l’on se raconte à soi-même pour supporter la vie. Une lecture lucide et nécessaire sur les illusions perdues.