Rouge Congo
par Chloé Tristan
Rouge Congo de Chloé Tristan nous projette dans la moiteur électrique d'Élisabethville, en avril 1952. Ce roman historique, d'une densité remarquable, nous immerge dans les derniers souffles du Congo belge, là où les tensions de la Guerre froide rencontrent les premiers feux des révoltes anticoloniales.
À travers une narration qui ne laisse aucun répit, l'autrice tisse une fresque où l'intime se fracasse contre la grande Histoire, forçant ses personnages à choisir entre la loyauté idéologique et l'humanité brute.
L'histoire s'articule autour de Milena Aleksandrova, une secrétaire moscovite travaillant pour SMK, l'entreprise soviétique du cuivre au Katanga. Sa vie bascule lorsque son directeur est tué lors d'une révolte déclenchée par l'usage de la « chicotte », un instrument de torture ravivant les pires heures de la colonisation. Face à elle, le docteur Philip Wilson, un chirurgien américain idéaliste et farouchement anticommuniste, tente de sauver des vies dans un hôpital submergé par les combats. Le chaos va forcer ces deux ennemis de classe à une alliance improbable.
L'écriture de Chloé Tristan se distingue par sa précision sensorielle. On sent l'air lourd, on entend le vacarme des fourneaux purifiant le cuivre, et l'on voit les colonnes de feu s'élever dans la nuit d'Élisabethville. L'usine SMK devient un îlot de résistance désespéré sous un drapeau à la faucille et au marteau.
Toutefois, quelques aspects narratifs méritent d'être relevés. Certaines coïncidences temporelles frôlent l'invraisemblance et l'épilogue, en sautant plusieurs années, brise quelque peu l'intensité dramatique du siège qui occupait la majeure partie du texte. Une progression plus subtile de certains arcs narratifs aurait renforcé l'impact émotionnel final.
Néanmoins, Rouge Congo demeure une œuvre nécessaire. C'est un livre sur la chute des masques : celui de la civilisation coloniale, celui des idéologies totalitaires, et celui que chacun porte pour survivre. Chloé Tristan signe un récit poignant qui confirme que même dans les heures les plus sombres, l'humanité trouve toujours une fissure pour laisser passer la lumière.