Mayonnaise
par Charles, l'écrivain des Gémeaux
Ouvrir Mayonnaise de Charles l'écrivain des Gémeaux, c’est accepter de s’asseoir sur le siège passager d’un véhicule lancé à pleine vitesse, conduit par un enfant de douze ans qui n’a pas le permis, mais qui prétend connaître la route par cœur. Ce texte, présenté comme une nouvelle et suite directe de Ketchup, nous happe dès les premières lignes par une narration à la première personne d’une intensité rare, où l’oralité brute se mêle à une candeur feinte, dissimulant des abysses de noirceur.
Le narrateur, Mayo (de son vrai nom Henry), nous interpelle directement, brisant le quatrième mur avec une familiarité déconcertante. Il nous invite dans son quotidien de collégien, rythmé par une quête en apparence triviale : réunir les ingrédients nécessaires (sel, poivre, citrons, œufs, huile) pour un atelier cuisine avec Jade, l’élue de son cœur. Cette structure de « quête », presque ludique, sert de fil d’Ariane pour nous faire traverser les couloirs d’une existence familiale et psychologique totalement fracturée. Ce qui commence comme une amourette de cour de récréation bascule progressivement vers le thriller psychologique, voire l’horreur.
L’auteur déploie une galerie de portraits familiaux hauts en couleur, à la limite de la caricature baroque, mais dessinés avec une affection terrifiante par le jeune narrateur. Il y a « Maman », Safia, une force de la nature basque capable de démembrer une voisine ou de manger la chair de ses ennemis pour protéger sa progéniture ; « Papa », Eugène, homme d’influence et de violence, qui règle les conflits à coups de poing américain ou de Colt Python tout en déjeunant avec les grands de ce monde ; et la fratrie, une constellation d’âmes abîmées, d’Eudinis la sœur prétendument violée à Héméra, avec qui Mayo entretient des relations incestueuses décrites avec une crudité qui glace le sang.
Ce qui fascine dans ce récit, c’est la capacité de Charles l'écrivain des Gémeaux à maintenir une tension constante entre l’innocence supposée de l’enfance et la réalité sordide des faits relatés. Mayo nous raconte ses crimes et ceux de sa famille avec la même légèreté qu'il décrirait une partie de billes. Il nous parle de meurtres, de mutilations et de vengeances tribales tout en s'inquiétant de perdre l'argent de son déjeuner ou de rater sa mayonnaise. Ce décalage cognitif crée un malaise permanent, une dissonance qui force le lecteur à rester sur ses gardes, à questionner chaque affirmation, chaque « vérité » assénée par cet enfant qui se dit allergique à la mayonnaise bien qu'il ait été trouvé dans un carton de ce condiment.
L’écriture est vive, nerveuse, empruntant au langage de la rue, au verlan, et aux références de la pop culture, tout en s’autorisant des envolées lyriques sur l’amour ou la douleur. L’auteur utilise intelligemment le procédé du « carnet » que les autres personnages lisent et déchirent, créant une mise en abyme où l’écriture devient l’enjeu même de la vérité. Le texte est parsemé de citations bibliques ou poétiques qui viennent ponctuer la narration, offrant des respirations philosophiques au milieu du chaos.
Cependant, cette œuvre singulière n’est pas exempte de certaines lourdeurs qui méritent d’être soulignées. La densité des traumatismes et des violences extrêmes (cannibalisme, incestes, viols, meurtres de masse) concentrée sur un si petit nombre de pages finit par créer un effet de saturation. À force d’accumuler les horreurs, le récit frôle par moments la surenchère gratuite, risquant de désensibiliser le lecteur plutôt que de le choquer. De plus, la structure narrative, qui repose sur la révélation finale d'Otoundou (le frère/alter ego), bien que brillante sur le plan de l'intrigue, rend la relecture des événements précédents parfois confuse. Le lecteur doit accepter que tout ce qu'il a lu était le fruit d'une manipulation mentale d'un narrateur sociopathe, ce qui est audacieux, mais peut laisser un sentiment de frustration quant à la réalité tangible des scènes familiales décrites plus tôt. Enfin, l'insistance sur la nécessité d'avoir lu Ketchup pour comprendre la "troisième fin" pourrait exclure les nouveaux lecteurs, donnant l'impression qu'ils n'ont pas toutes les clés en main pour apprécier l'œuvre à sa juste valeur.
Malgré ces réserves (et le fait que je n’ai moi-même pas lu Ketchup avant de lire ce livre), Mayonnaise reste une expérience de lecture percutante. Le dernier tiers du livre, où Otoundou prend la parole pour déconstruire méthodiquement les mensonges de Mayo, est un tour de force. Il révèle le visage d'un manipulateur froid, un « Diable avec un visage d’ange », capable d’orchestrer des drames (le faux rendez-vous d'Amnon, la manipulation de Tamar) par pure obsession. La scène où Otoundou explique comment Mayo a utilisé le téléphone de Nawalé pour piéger Amnon et Eudinis témoigne d'une construction scénaristique redoutable.
Charles l'écrivain des Gémeaux signe ici un texte qui ne cherche pas à plaire, mais à marquer. Il explore les tréfonds de l'âme humaine, la folie transgénérationnelle et la violence comme langage d'amour dévoyé. C’est un livre sur l'héritage du sang — au sens propre comme au figuré — et sur la façon dont une famille peut se replier sur elle-même pour protéger ses monstres. En refermant ce carnet déchiré et recollé, on reste avec l'image persistante de ce gamin, une canette de soda à la main, prêt à tout pour une vengeance qu'il déguise en amour. Une lecture qui bouscule, dérange, et confirme que cet auteur possède une voix résolument à part.