Blaise Martineau

Couverture du livre Mosaïque

Mosaïque

par Marguerite Julia

Mosaïque ne se lit pas, il s'assemble. Marguerite Julia nous propose ici une architecture narrative singulière, construite non pas en chapitres, mais en « tesselles ». Ces petits éclats de faïence, parfois tranchants, parfois ternis par le temps, que l'héroïne, Lise, tente de coller les uns aux autres pour donner un sens à une existence qui se fissure de toutes parts. Dès l'épilogue placé en ouverture, le ton est donné : nous sommes face à un bilan, une rétrospective sur vingt ans d'une vie commune qui ressemble moins à une fresque harmonieuse qu'à un champ de ruines qu'il faut traverser pour survivre.

L'autrice nous plonge dans l'intimité d'un couple, Lise et Paul, dont l'histoire débute pourtant sous les auspices d'une romance presque classique. Une rencontre, un week-end à la campagne, un joint qui circule de main en main, et ce geste touchant d'un ours en peluche « Made in China » offert en guise de réconciliation après une première dispute au Maroc. Tout semble là : la promesse d'un foyer, le désir de construire – littéralement, puisqu'ils bâtiront leur maison de leurs propres mains – et cette volonté farouche de Lise de croire au bonheur. Mais très vite, Marguerite Julia installe un malaise insidieux. Ce n'est pas le désamour qui guette, mais l'emprise.

Le roman dissèque avec une précision chirurgicale la mécanique de la violence psychologique. Ce qui frappe, ce n'est pas tant l'irruption soudaine de la brutalité, mais sa lente et toxique instillation dans le quotidien. Lise, décrite comme une intellectuelle, une femme de tête, se voit peu à peu réduite à l'état de « deux bras gauches », une expression terrible que Paul lui répète à l'envi. L'autrice excelle à décrire cette érosion de l'identité. On assiste, impuissant, à la transformation d'une jeune étudiante indépendante vivant dans sa chambre de bonne parisienne en une épouse terrifiée à l'idée d'avoir mal rangé les chaussures dans l'entrée ou d'avoir laissé des miettes sur la table.

Le récit est ponctué de drames qui agissent comme des révélateurs de la toxicité de la relation. L'incendie de la maison familiale, scène d'une violence visuelle saisissante où les pompiers semblent dépassés et où une télévision explose, marque un tournant. Tout ce que le couple a construit part en fumée, laissant apparaître la nudité effrayante de leur lien. Mais c'est surtout la mort tragique du petit Jean, noyé dans la piscine familiale alors que Lise s'occupait des autres enfants, qui constitue le cœur noir du roman. La phrase de Paul, « Je ne t'en veux pas », résonne non comme un pardon, mais comme une condamnation éternelle, enfermant Lise dans une culpabilité qui la bâillonne. Marguerite Julia ne tombe jamais dans le pathos facile ; elle montre comment le drame, au lieu de souder, devient une arme entre les mains de celui qui veut dominer.

Les personnages sont dessinés avec une authenticité brute. Paul n'est pas un monstre de caricature ; c'est un homme travailleur, capable de gestes tendres, qui pleure pour retenir sa femme, qui offre un lit pour soulager son dos – même si ce cadeau sera qualifié plus tard de « cadeau de merde ». C'est cette ambivalence qui rend le piège si difficile à ouvrir pour Lise. Elle, de son côté, incarne cette résilience maternelle, ce « pilier » qui tient la maison et protège les enfants des colères paternelles, quitte à s'oublier totalement. La scène où elle sauve sa fille Mathilde de la noyade dans la rivière est l'un des rares moments où elle reprend conscience de sa propre force, où elle réalise qu'elle n'est pas l'incapable que son mari décrit.

L'écriture de Marguerite Julia est directe, parfois orale, proche du témoignage. Elle utilise l'alternance entre le récit factuel et des poèmes intercalés qui fonctionnent comme des exutoires, des cris silencieux que Lise ne peut pousser dans la réalité. Cette structure en fragments permet de rendre compte de la confusion temporelle et émotionnelle de la victime. On ressent physiquement l'épuisement de Lise, ses levers aux aurores pour allumer le feu, ses migraines traitées à coup de caféine, et cette peur viscérale qui lui noue le ventre chaque soir avant le retour du mari.

Toutefois, l'œuvre comporte certaines fragilités qu'il convient de souligner pour en apprécier pleinement la portée. La structure en « tesselles », si elle sert la métaphore centrale, engendre parfois une répétition des motifs narratifs qui peut lasser. Les cycles de disputes, de violences verbales, de réconciliations sur l'oreiller et de nouvelles crises se succèdent avec une régularité qui, bien que réaliste sur le plan de la psychologie de l'emprise, aurait gagné à être plus resserrée narrativement vers le troisième tiers du livre. De plus, l'insertion des poèmes, bien qu'émouvante, brise parfois le rythme de la prose et n'apporte pas toujours une plus-value narrative, redisant en vers ce que la situation vient de démontrer avec force. On pourrait également regretter que certains personnages secondaires, comme les sœurs de Lise ou ses amis, restent des silhouettes un peu floues, n'existant qu'à travers le prisme de l'isolement imposé par Paul. Enfin, le style oscille parfois entre une écriture très factuelle et des envolées lyriques un peu appuyées, créant une disparité de ton qui peut surprendre.

Mais ces réserves pèsent peu face à la nécessité de ce texte. Mosaïque est un livre sur le silence et sur le bruit. Le silence d'une femme qui s'efface pour acheter la paix, et le bruit des mots qui blessent plus fort que les coups. La scène finale, d'une violence inouïe, où la tentative d'étranglement succède à une dispute banale concernant un invité, agit comme un électrochoc. La fuite de Lise, le sang collé aux cheveux, marquant la rupture définitive, est un moment de libération cathartique pour le lecteur autant que pour l'héroïne.

En refermant ce livre, on reste hanté par cette question que Lise se pose : « Est-ce cela... être aimée... ». Marguerite Julia ne nous offre pas un roman de divertissement, mais une immersion dans la réalité crue de la violence conjugale, celle qui ne laisse pas toujours de bleus visibles, mais qui brise les os de l'âme. C'est un récit de survie, un appel à redresser la tête, à ramasser les morceaux épars de son identité pour tenter, ailleurs, de recomposer une autre mosaïque, plus lumineuse. Un témoignage poignant qui rappelle que le droit le plus fondamental reste, in fine, le droit de vivre.

À propos de ma démarche

Je suis Blaise Martineau, critique littéraire passionné par les chemins multiples qu’emprunte l’écriture. Mon regard se déploie aussi bien sur l’essai philosophique que sur les romans de fiction, de la science-fiction la plus visionnaire aux drames les plus intimes.

J’ai un intérêt marqué pour les récits où s’affirment des figures féminines fortes, ainsi que pour tout ce qui touche au féminisme et aux luttes d’émancipation. Ce qui m’attire avant tout, c’est l’exploration des fragilités humaines, de nos contradictions, de cette imperfection qui nous rend profondément vivants.

Si vous êtes autrice ou auteur et que vous souhaitez un regard attentif, sensible et rigoureux porté sur votre œuvre, je serai heureux de découvrir votre univers et de le partager à travers mes critiques.

Ex Spiritu : Ce pseudonyme, qui signifie « de l’esprit » en latin, est au cœur de ma démarche. Une œuvre littéraire n'est pas qu'une simple structure de mots ; elle est une manifestation de l'esprit, une conscience qui prend forme. Ma critique se veut donc une lecture qui va au-delà de la surface pour dialoguer avec cette essence, pour sonder l'intention, l'émotion et la pensée qui animent le texte. C'est une tentative de capter le souffle de l'œuvre, son esprit vivant.